Il n’y a pas un lieu mais des lieux d’écriture, autant que de styles et de sujets à raconter.
En ce qui me concerne, je dénombre trois lieux différents pour trois niveaux d’écriture.
Dans la première catégorie, je regroupe tous les lieux impersonnels investis temporairement, le temps d’une nuit, de quelques heures ou d’une poignée de minutes.
La chambre aseptisée d’un hôtel de vacances, la cabine ondoyante d’un paquebot méditerranéen, le petit bistrot du centre ville, la terrasse ombragée d’un restaurant le midi, un parc public criant d’enfants joueurs, un coin discret dans un salon de thé ou encore sur le siège d’un autobus chauffé par un précédent fessier et la salle d’attente épurée d’un cabinet médical.
Tous ces lieux de passage sont propices à des morceaux d’écriture hétéroclites souvent très brefs et pour l’essentiel reliés la pensée du moment. L’éphémère place que j’occupe en ces territoires favorise un écrit concis.
L’agitation inhérente à ces lieux précède l’éclair d’une idée qui pour ne pas se perdre dans les méandres de mon cerveau actif, a besoin de se coucher sur le papier. Peu importe d’ailleurs à ce stade la qualité du papier. Un coin d’enveloppe retrouvée dans mon sac à main, la couverture intérieure d’un livre, un morceau de nappe ou de serviette en papier sont largement suffisant pour sauver de l’oubli la fugacité de ces idées.
Dans les hôtels, c’est plus pratique, un calepin vierge ou quelques belles feuilles blanches sont souvent à disposition des locataires. En général, avec le logo de l’hôtel en haut à gauche ou en bas de page.
Utile aussi les stylos bon marché fournis à l’insigne du lieu. Pas besoin de farfouiller dans mon sac et de perdre la guirlande de ma pensée.
Les jours bénis, je pense à prendre avant de partir de chez moi un petit carnet et, là encore peu importe sa qualité sa couleur et ses motifs seul compte sa taille suffisamment petite pour se glisser facilement dans mes affaires et servir de mémoire aux flux de mon encre.
Dans ces lieux consacrés au passage, je dédie mon écriture au temps présent de l’ordinaire fugitif, tel le photographe captant un mouvement de vie avec son objectif.
Et souvent le haïku m’invite à suivre son rythme.
Il m’arrive aussi d’écrire sur le langage lui-même. Là, c’est le lieu qui m’y engage. Ce lieu est la pièce où j’exerce mon métier. Entre deux rendez-vous, assise sur une chaise dans la pénombre silencieuse et réflexive, délicatement parfumée, je noircis quelques pages sur les états d’âmes de mes mots. Je décris comment se vit en moi le processus d’écriture, ses motifs, son sens et ses enjeux, ce que je livre à l’écriture et ce qu’elle m’offre en retour.
Aucune préméditation ne précède cette introspection. Cette pièce de travail consacrée à l’écoute de l’autre et aux processus relationnels semble porter en elle cette capacité à prendre de la distance avec nous-mêmes. Elle favorise ainsi une écriture tournée vers elle-même.
Le rouge est la couleur dominante de mon bureau. Il réchauffe l’antre de mes mots. En particulier ce tapis de laine vermillon. Il stimule mes neurones, offre une base moelleuse à mes pieds. Ce tapis rouge est aussi le socle de ma créativité incarnée. Il me garde les pieds sur terre et m’envole dans les étoiles de mon imaginaire. Il illumine mon bureau et le pare de teintes chaleureuses utiles à l’apaisement et à la concentration de mon esprit.
Cette pièce là est mon refuge d’écriture au long cours. Elle se situe à l’étage de la maison où je vis. Elle est de taille assez petite, c’est même je crois la plus petite de la maison. Et ce détail a son importance. Je me perdrai dans un espace trop grand. J’aurai du mal à focaliser ma pensée vers un seul but et sur une certaine durée. Sa petitesse m’aide à rassembler mes idées, à leur donner un sens et une forme.
Ce bureau est comme une grotte dans laquelle je peux mettre au monde mes histoires.
L’odeur de ce bureau est importante. J’aime qu’elle soit fraîche et subtilement parfumée. Je brûle de l’encens et cette odeur méditative entretient ma perspicacité dans la recherche du mot juste.
Avant de démarrer un temps d’écriture, je me prépare toujours un bon thé dans une théière en fonte noire. Le goût du breuvage varie en fonction de la saison et de mon humeur. Mais c’est toujours un événement que de préparer ce thé ! Il participe à mon inspiration. Je prends garde à la température de l’eau, bouillante ou pas en fonction du thé et je vérifie toujours le temps d’infusion conseillé.
Ce rituel est pour moi intrinsèquement relié à la création littéraire dans cette pièce rouge. Je ne bois que du thé quand j’écris ici.
Alors à votre question, comment être concentré sur son écriture ? Comment la protéger du quotidien aspirateur d’attentions ?
Je vous répondrai qu’il n’existe pas une seule manière de vous concentrer car il n’existe pas une seule façon d’écrire.
Parfois, vous verrez que l’inconfort ambiant vous aidera à travailler la rapidité de votre dire et à traduire la force essentielle d’une sensation.
Parfois, un cadre prémédité, sécurisant et calme donnera de l’amplitude à votre souffle littéraire.
Bref, à chaque écriture son rituel.
A chaque forme littéraire, son espace d’expansion.
Et à chaque histoire, son lieu d’éclosion.